L'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut a paru en 1731, une nouvelle édition revue et corrigée par l'auteur est sortie en 1753. Prévost précisait dans la préface de la nouvelle édition :
« C'est pour se rendre aux instances de ceux qui aiment ce petit ouvrage, qu'on s'est déterminé à le purger d'un grand nombre de fautes grossières qui se sont glissées dans la plupart des éditions. On y a fait aussi quelques additions qui ont paru nécessaires pour la plénitude d'un des principaux caractères. »
Malgré cela, on lit dans les deux éditions : « … après avoir passé la nuit dans un autre lit que moi. » « … que le mien » est donc une correction qui n'est pas due à Prévost, qui n'était pas choqué par la phrase d'origine au point de vouloir la modifier.
L'une des raisons à cela est que le style du premier XVIIIe siècle ou celui du XVIIe siècle, pour rester dans l'époque moderne, permet l'emploi de constructions syntaxiques beaucoup plus relâchées et libres qu'actuellement. On pense à Saint-Simon, un des grands prosateurs de la langue française, dont l'écriture à la diable et au fil de la plume est souvent stricto sensu incorrecte ou avant lui à Pascal dont nombre des Pensées s'écartent de la correction grammaticale telle qu'on l'entend aujourd'hui, comme dans :
« Le sentiment de la fausseté des plaisirs présents et l'ignorance de la vanité des plaisirs absents cause l'inconstance. »
Pour revenir à Prévost, l'idée est parfaitement compréhensible : j'ai passé la nuit dans un lit, vous avez passé la nuit dans un autre lit, donc, vous avez passé la nuit dans un autre lit que moi. On pourrait être tenté de dire que le caractère débridé de la syntaxe de la phrase s'accorde bien avec le trouble de Des Grieux et « l'alarme » dans laquelle il a été jeté, mais c'est peut-être interpréter les choses de manière anachronique. En tous cas, l'expression en 1731 n'est pas familière ; elle n'est vieillie maintenant que dans la mesure où elle est typique du français de l'époque.