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Dans Les Regrets de Joachim du Bellay (le fameux “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage”), on lit au sonnet XXXI:

Plus me plaist le séjour qu’ont basty mes ayeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin,
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur Angevine.

Ce “Loyre” me tracasse. Pour que l'alexandrin soit de la bonne longueur, il lui faut 2 syllabes. Je n'ai pas d'édition de référence, mais on trouve selon les sources sur Internet plusieurs écritures “modernisées” :

  • “mon Loir”, qui ne fait pour sûr qu'une syllabe ;
  • “mon Loire”, probablement une modernisation partielle de l'orthographe, mais il n'est pas de rivière appelée “le Loire” ;
  • “ma Loire”, qui fait la bonne longueur

Parmi les explications possibles, j'ai lu :

  • il s'agit de la Loire, mais le masculin est utilisé parce que c'est le cas en latin (argument qui me semble peu convaincant)
  • il s'agit du Loir, mais la prononciation a évolué (j'en doute : Loire et Loir auraient alors été homophones, ce qui me semble peu probable)

Alors, avez-vous accès à une explication “de référence” ? Est-ce la Loire, ou le Loir, et sait-on pour quelle raison du Bellay l'écrit ainsi ?

  • 1
    +1 parce que ça m'a fait plonger dans les vieilles cartes et que j'aime les cartes ! – LudoMC Aug 24 '11 at 9:54
  • Je ne comprends pas le problème avec les syllabes. La façon de le lire change-t-elle selon qu'il s'agit de l'une ou l'autre des propositions ? – Destal Aug 17 '16 at 23:20
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Vu la comparaison avec Le Tybre, je pense qu'on peut raisonnablement estimer qu'il parle de la rivière (curieusement, en plus de la Loire, il existe une Loyre en Corrèze mais j'imagine qu'il ne parlait pas de celle-là). Quant à l'utilisation du masculin... peut-être que le genre du nom n'était pas encore bien fixé à l'époque? Ou qu'il considérait que tous les fleuves devaient être masculins?

Mais plutôt que d'essayer de deviner, je pense que le plus simple est de chercher d'autres utilisations de Loyre dans ses textes.

On trouve par exemple:

Loyre fameux, qui ta petite source
Enfles de maintz gros fleuves et ruysseaux,
Et qui de loing coules tes cleres eaux
En l'Ocean d'une assez vive course:

Ton chef royal hardiment bien hault pousse
Et apparoy entre tous les plus beaux,
Comme un Thaureau sur les menuz troupeaux,
Quoy que le Pau envieux s'en courrousse.

Commande doncq' aux gentiles Naïades
Sortir dehors leurs plbeaux palais humides
Avecques toy, leur fleuve paternel,

Pour saluer de joyeuses aubades
Celle qui t'a, et tes filles liquides,
Deifié de ce bruyt eternel.

Où on voit clairement que notre bonhomme considère la Loire le Loyre comme masculin, et paternel de surcroit.

Un autre livre semble aborder le sujet directement.

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S'agissant d'un des plus célèbres poètes du bord de la Loire, je ne pense pas qu'il y ait le moindre doute sur le fleuve dont il s'agit (et le parallèle avec le Tibre garantit plus ou moins qu'il s'agit d'un fleuve). À noter que dans un autre poème (portant clairement sur le fleuve en question), Bellay donne aussi du masculin:

Au fleuve de Loire

Ô de qui la vive course

Prend sa bienheureuse source,

D'une argentine fontaine,

Qui d'une fuite lointaine,

etc

À vrai dire, il n'est pas particulièrement clair que la Loire devrait être féminin. En général, le genre des toponymes est hérité du mot qu'ils représentent (ex: "la ville de Paris" => "Paris meurtrie" etc.). Puisqu'il s'agit d'un fleuve, le masculin serait logique (comme pour le Rhône ou le Rhin). Le féminin évoquant plutôt une rivière (cela dit: nombre d'autres "fleuves" sont au féminin, je sais)...

J'imagine que pour une raison ou une autre, ce masculin est devenu féminin après la Renaissance.

  • On a oublié le ngram obligatoire: ngrams.googlelabs.com/… – Joubarc Aug 24 '11 at 9:06
  • @Joubarc: sauf quand l'occurrence, le ngramme ne dit pas grand chose, à part que les livres étaient beaucoup moins courant (et moins numérisés) au XVIè siècle que maintenant :-) – Dave Aug 24 '11 at 10:08
  • Ca doit être pour ça qu'on l'a oublié :-) – Joubarc Aug 24 '11 at 11:17
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A la double combinatoire Loire/Tibre et Lyré/Palatin du Bellay superpose une double comparaison fleuve/ville Rome/Gaule (puisque Lyré est son village natal et que "les regrets" ont été composés à Rome).

Cette double symétrie est rompue si on n'interprète pas Loyre comme le fleuve. Il y a bien un autre cours d'eau nommé Loyre aujourd'hui, mais la Loire est beaucoup plus proche de Liré que la Loyre.

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Du Bellay n'est pas lui-même cohérent sur le genre du nom du fleuve (la concordance trouve plus d'occurrences), puisqu'il écrit aussi :

Tout au plus pres, où Loyre plus profonde [Chant Triomphal, 171]

Et ce n'est pas qu'il confond avec le Loir :

Du Lot, du Loyr, de la Touvre, et de Loyre [Vers Lyriques, “La Louange du feu Roy François et du Treschrestien Roy Henry”, 12]

Je n'ai pas de référence là-dessus, mais je soupçonne que le genre était fluctuant à l'époque, en train de couler du masculin hérité du latin vers un féminin peut-être influencé par la finale -e ou par le risque de confusion avec le Loyre et le Loir.

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Pour ce qui est de l'orthographe, les cartes de Cassini (1750-1790), utilisent déjà Loire. Il en est de même avec une carte fin XVIème (il faut sortir la loupe).

Cependant, j'ai trouvé dans un livre de 1580, le De la demonomanie des sorciers par J. Bodin Angevin, une référence à Fleury sur Loire, qui est en bord de fleuve, en tant que Fleury-sur-Loyre.

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[...]s'appelait Gilbert, c'était un moine de Fleury sur Loyre, qui avait bien étudié en sa jeunesse, qui fut pédagogue de Robert [...]

Possible que l'ancien français en Loyre soit resté dans le patois angevin qui devait être répandu alors.

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J'ai toujours entendu expliquer, soit au lycée soit en fac, que Du Bellay désignait "LE Loir".

L'argument qui me paraît le plus convaincant, c'est que si on y voit la Loire, les comparatifs des deux derniers tercets perdent toute leur cohérence. En effet, à chaque fois, Du Bellay compare un emblème glorieux & imposant de Rome avec des petites choses de son Anjou natal.

Il n'y aurait aucun sens, dans ces conditions, à mentionner la Loire, fleuve nettement plus impressionnant que le Tibre, ayant à la fois une longueur et un débit bien supérieurs.

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Moi je dirais qu'il s'agit du Loir, la famille du Bellay possédait un château du coté de Lavenay, sur les bords du Loir et du Tusson, où il aimait à rencontrer Ronsard dont la maison natale de Couture sur le Loir est toute proche…

  • Et je compte les pieds, et je tombe par terre. (« Pour que l'alexandrin soit de la bonne longueur, il lui faut 2 syllabes. ») – Nikana Reklawyks Oct 20 '12 at 10:38
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bah Liger est le mot latin masculin qui est l'origine du mot Loire, et Du Bellay ne l'ignore pas ;-)

  • 2
    F'x ne l'ignore pas, mais trouve l'argument « peu convaincant ». – Gilles 'SO nous est hostile' Aug 24 '11 at 22:13
  • @Gilles bien d'accord. Je pencherais plutôt pour le fait que les fleuve et rivières personnifiés de la mythologie classiques (potamoi) sont masculins. – Circeus Jun 7 '12 at 15:03

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