3

Bonjour,

Y a-t-il une raison pour le changement de la graphie joye en ancien français à la graphie joie en français moderne ?

Tout de même, pourquoi on écrit aujourd'hui joyeux et non joieux ?

1
  • 2
    Soie - soyeux / moieus - moyeu
    – jlliagre
    Jan 21, 2022 at 7:51

2 Answers 2

2
+300

Pour commencer nous allons faire un point sur l'histoire de la langue pour montrer que la graphie joie est plus ancienne que celle de joye et voir comment l'orthographe a évolué de l'ancien français à la langue actuelle. Ensuite nous intéresserons à l'adjectif joyeux et essaierons de faire le lien entre graphie et prononciation.

La graphie joie existait en ancien français. On la trouve dans la Chanson de Roland, dans le Roman de la Rose, où sont présentes les graphies joianz et joieus pour joyeux. De même roi était écrit roi et on trouve roion (Roman de Renart) et roiaume (Le roman de Tristan) pour royaume, et on pourra facilement trouver d'autres exemples en ligne, comme ce poème d'Eustache Deschamps (XIVe siècle)

Nulz ne puet estre parfait
Ne mener joieuse vie
S’amour joieux ne le fait,
Qui soustient chevalerie.

Dans Histoire d'une langue, le français1 Marcel Cohen, dans le chapitre sur l'orthographe du moyen français, mentionne « l’orthographe pour l'esprit » et « l'orthographe pour l’œil » qui était à la fois le fait des copistes et des débuts de l'imprimerie qui vit le jour en Europe au XVIe siècle. « L'orthographe pour l’œil » sont des « combinaisons de caractères qui flattaient un certain goût ornemental du temps », ainsi « y au lieu de i à la fin des mots » est qualifié de « variante[ ] ornementale[ ] ».

Bien que le DMF n'ait pas d'entrées pour ces mots, on trouve la première trace de la graphie oy (roy, loy, joye) en remplacement de oi dans le dictionnaire de Cotgrave (1611). Cotgrave mentionne aussi joyeux, royal, loyal et autres composés.

Dans son chapitre sur l'orthographe du français moderne Marcel Cohen continue : « ...le public des gens instruits du XVIIIe siècle ne supportait plus l'orthographe du 17e siècle. L'Académie elle-même, entraînée par l'abbé d'Olivet a donné satisfaction dans son dictionnaire de 1740 à un puissant mouvement d'opinion (...) on a aussi éliminé y pour i à la fin des mots (roy, roi) ; ...  »

Effectivement si on consulte les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie on constate que les éditions de 1694 et 1718 donne la graphie oy, et c'est dans celle de 1740 qu'apparait pour la première fois la graphie oi. La graphie des dérivés de ces mots en oy/oi s'écrit avec y depuis la première édition du dictionnaire en 1694.

La forme actuelle de l'adjectif joyeux ne vient ni du nom joie ni de sa forme joy utilisée en moyen français mais directement de l'adjectif de l'ancien français joieux. Le Dictionnaire historique en langue française2 indique que :

joyeux est la réfection3 (v. 1375) de joieux, lui même aboutissement de goiuse (1050), joiuse (1080, le nom de l'épée de Charlemagne), joose (fin du XIIe siècle).

De même, loyal est issu de l'adjectif leial (1080) et royal de roial (v. 1188).

Pour ce qui est de la prononciation nous devons nous intéresser au couple oi. La prononciation est le point le plus difficile à établir car les linguistes ne peuvent travailler qu'à partir de reconstructions4. Marcel Cohen traite de l'évolution de la prononciation dans son Histoire du français mais je trouve plus facile ici de me référer à Jacques Leclerc :

Au cours des XIIIe et XIVe siècles, l'ancien français continuera d'évoluer. Ainsi, la graphie oi est passée de la prononciation en [oi] comme dans boy à [oé], puis [oè] et finalement [wè]: des mots comme roi, moi, loi, toi, etc., étaient donc prononcés [rwè], [mwè], [lwè], [twè], etc. La prononciation en [wa] était déjà attestée au XIIIe siècle, mais elle n'était pas généralisée. Certains critiquaient cette prononciation en [wa], car elle était surtout employée par les classes modestes ; elle triomphera à la Révolution française5.

On pourra voir aussi pages 353-354 de La grammaire française et les grammairiens du XVIe siècle par Ch.-L. Livet qui cite Henri Estienne sur la prononciation de y.

Il semble donc que la prononciation [ʒwajø] soit antérieure à la graphie joyeux.


1 Marcel Cohen, Histoire d’une langue : le français (des lointaines origines à nos jours), Éditions sociales , 1973.
2 Dictionnaire historique en langue française, sld Alain Rey, éditions le Robert, 1992.
3 « Reformation à partir d’un modèle préexistant. Opération qui consiste à modifier une forme populaire due à l'évolution normale d'un mot, en la transformant pour la rapprocher de son étymon » (définition du wiktionnaire)
4 « Il est difficile de se faire une idée de ce qu'était, au XIIIe siècle, la prononciation de l'ancien français. » (Jacques Leclerc).

5 LECLERC, Jacques. « La période féodale : l'ancien français » dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval, 17 mars 2015, [http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/HIST_FR_s3_Ancien-francais.htm], (23 janvier 2022), 124 Ko.

15
  • Je n'ai pas le droit de dire "merci", mais merci quand même ! Je n'ai pas compris ce passage : "joyeux est la réfection3 (v. 1375) de joieux." Que signifie "réfection" ? J'ai lu la note, mais je n'arrive pas à comprendre le y dans les dérivés.
    – user23005
    Jan 23, 2022 at 11:54
  • 1
    @ovide C'est une terme employé en linguistique. Est-ce que la définition du wiktionnaire est plus claire : Reformation à partir d’un modèle préexistant. Opération qui consiste à modifier une forme populaire due à l'évolution normale d'un mot, en la transformant pour la rapprocher de son étymon. Si oui, je remplacerai. Je veux aussi ajouter une note sur roy, loy, pour élargir.
    – None
    Jan 23, 2022 at 12:02
  • 1
    Peut-être que @Eau qui dort fera une réponse, cette personne est très calée en ancien français et histoire de la prononciation. Tu pourras toujours « désaccepter » ma réponse. Je ne suis pas tout à fait dans ma spécialité ici.
    – None
    Jan 23, 2022 at 12:20
  • 2
    @XouDo Pour « ce choix de passer à y au lieu de i » voir ce que dit Marcel Cohen (et on le trouve aussi dans Ch.-L. Livet, c'est quelque chose de bien répertorié). C'est que M. Cohen appelle « l'orthographe pour l’œil ». L'histoire de la prononciation du y, c'est toute une épopée !
    – None
    Jan 25, 2022 at 10:04
  • 1
    gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50766v : "Henri Estienne, (...) ajoute que l’y entre deux voyelles a le son de deux ii dont le premier appartiendrait à la syllabe précédente, le second à la syllabe suivante (...) la forme de l’y s’expliquerait par cet emploi : il remplace deux i précisément parceque, anciennement, on écrivait deux i dont le second était plus allongé, ij : moijen, loijal." Hypothèse séduisante (ij ressemble à y), mais qui semble démentie par le fait qu’on ne trouve aucune occurrence des graphies moiien/moijen ou loiial/loijal dans la littérature.
    – XouDo
    Jan 26, 2022 at 11:10
1

Aujourd'hui, on écrit joie, joyeux et non joye, joieux parce qu'on dit /⁠ʒwa⁠/, /⁠ʒwajø⁠/ et non /⁠ʒwaj⁠/, /⁠ʒwaø⁠/. En règle générale, on écrit "oy" pour /⁠waj⁠/ et "oi" pour /⁠wa⁠/. De la même façon, on écrit "ay" pour /⁠ɛj⁠/ (ou /⁠ej⁠/) et "ai" pour /⁠ɛ⁠/ ou /⁠e⁠/.

En moyen français, il était fréquent d'écrire "y" au lieu de "i" à la fin d'un mot ou à côté d'une autre voyelle.

Je ne sais pas quand la règle moderne a été créé, mais l'outil Google Ngram Viewer montre plus des exemples de "celuy" et "ioye" que de "celui" et "joie" jusqu'au XVIIe siècle:

enter image description here

Dans une discussion Reddit (en anglais) "When was the Middle French form "luy" changed to its modern equivalent "lui"?", WilcoAppetizer indique qu'on trouve les formes "roi" et "jeudi" dans les dictionnaires pour "roy" et "jeudy" depuis 1740.

4
  • Ceci ne répond pas à la question « pourquoi on écrit aujourd'hui joyeux et non joieux » !
    – None
    Jan 21, 2022 at 6:43
  • 1
    @None Pourquoi "Parce que on dit /ʒwajø/ et /ʒwa/" n'est pas une réponse?
    – user28573
    Jan 21, 2022 at 7:33
  • 4
    @Gae.S. Je comprends pas la question comme demandant pourquoi l'adjectif s'écrit avec un y alors que le substantif est joie. Il n'est pas question de prononciation pour moi. Je comprends la question comme se plaçant dans une perspective historique : comment en est-on arrivé là ?
    – None
    Jan 21, 2022 at 7:50
  • 2
    Le y à la fin des mots était une « orthographe pour l’œil : lettres qui ne se font point entendre, mais combinaisons (...) variantes ornementales (...) à la fin de certains mots (...) y au lieu de i », le i a été rétabli au 18e s (M. Cohen). J'ai lu des détails dans le livre de C. L. Livet (il me semble que c'est l'Ac. Français qui a décidé de rétablir le i ), mais nous n'avons toujours pas la réponse à la question : pourquoi les dérivés se sont-ils faits à partir de la terminaison Y ? Quelle est l'évolution ?
    – None
    Jan 22, 2022 at 16:52

Your Answer

By clicking “Post Your Answer”, you agree to our terms of service and acknowledge you have read our privacy policy.